SOS hôpital en danger...
Il était une fois un directeur d'Eurodysney, qui, après avoir géré un grand parc d'attraction, se voyait confier la gestion d'un hôpital public avec entre autres missions de nommer un médecin à la tête de chaque pôle clinique et de décider quel serait le projet médical de l'établissement. Fort de son expérience dans le monde merveilleux de Mickey et de son immense connaissance du monde médical et hospitalier, nul doute qu'il est le mieux placé et qu'il saura adapter au mieux ses décisions à la réalité du terrain. Parce qu'il en connaît un rayon sur le dur labeur des personnels hospitaliers, ça c'est sûr. Et pis il est conscient de ce qu'il faudrait pour offrir des soins dignes de ce nom, c'est certain...
Elle est marrante mon histoire, hein? Elle est marrante parce qu'elle n'est pas réelle... Ben... Le problème c'est que c'est pas de la fiction. C'est malheureusement vrai. Le scénario c'est Mme Bachelot qui l'a écrit. A partir de là, rien d'étonnant à ce qu'un ministre de la Santé qui ne connaît rien de la vraie vie hospitalière ne sache pondre qu'une loi sur l'hôpital qui n'est autre qu'une énorme ineptie dans son ensemble.
On est en train de mettre à la tête de l'hôpital des gestionnaires qui gèrent et qui gèreront un établissement hospitalier comme on gérerait une usine de pneus ou de pièces automobiles (hum hum...on voit où ça mène d'ailleurs...). "Le problème de l'hôpital n'est pas une question de moyens mais une question d'organisation" ne cessaient de nous répéter les larbins à la solde de Sarkozy. Alors pour réorganiser l'hôpital, on place des bureaucrates gestionnaires pour remettre de l'ordre dans la maison. S'il paraît en effet évident qu'il faut penser à des réorganisations au sein des établissements publics de soins, il s'agit avant tout d'y procéder avec un maximum de cohérence, ce qui nécessite d'agir en prenant compte de la réalité du terrain : les problèmes réels et les besoins que ça engendre. Ce n'est pas en mettant le dit problème entre les mains d'individus qui n'y connaissent rien et qui ne jurent que par les chiffres que l'on va sortir le nez de la boue... Ces gens là, ils savent comment faire du profit, c'est leur formation. Il le font au détriment de l'Humain dont ils n'ont que faire. Et qu'y a-t-il de plus important à l'hôpital que l'Humain? RIEN. Dans une usine, pour faire du profit, on enlève du personnel, à l'hôpital aussi. On nous dit qu'il n'y a pas de licenciements, certes...mais il y a du départ à la retraite non remplacé, des CDD non reconduits et limités en nombre...c'est du pareil au même. Je suis infirmier de nuit et lors d'une réunion avec toute notre équipe de nuit, nos cadres nous ont dit que sur l'effectif de nuit, il y a 1,7 poste en trop... C'est pas de la donnée de technocrate ça? Et oui, on en est là. Et ce n'est qu'un début. En psychiatrie, là où je travaille, on va être soumis à la tarification à l'acte (T2A) : ineptie. J'explique : globalement ça veut dire que plus on fait d'actes, plus ça rapporte à l'hôpital. C'est ce qui permet au privé de faire un maximum de bénéfices. Rien d'étonnant alors à ne pas voir le privé s'occuper des urgences (beaucoup de social = pas d'actes médicaux), de la psychiatrie (longue prise en charge donc peu rentable car monopolysant trop de lits longtemps), de services lourds (idem : prises en charges très longues et complexes). Alors même à l'hôpital public, on nous impose d'être productif. Résultat : on multiplie les secteurs d'hospitalisation de jour ou à durée déterminée ( = HPDD, ce qui permet d'économiser du personnel le week-end car ces unités ne sont ouvertes que la semaine), on diminue au maximum la durée d'hospitalisation (aux dépens de la qualité et de la sécurité des soins mais aussi des personnels de santé à qui on en demande toujours plus sans en augmenter les effectifs..) et on réalise des économies de bouts de chandelles, qui, au bout du compte, s'avèrent dangereuses pour le patient.
Dans le privé, l'objectif est de faire du profit et je doute que d'appliquer les méthodes pour y parvenir à l'hôpital public pour combler son déficit soit très judicieux. On ne peut se permettre de sacrifier la qualité des soins et la sécurité du patient sur l'autel du libéralisme dans un domaine où il n'a pas sa place.
Pour le personnel hospitalier, c'est terrible. Il voit ses conditions de travail se détériorer à une vitesse incroyable et, par là même, la qualité des soins délivrés aux patients... Quoi de plus frustrant pour un professionnel de santé de voir qu'il ne peut plus remplir correctement sa mission première simplement parce qu'on lui retire les moyens d'y arriver? On s'engage dans ces métiers avant tout par conviction, parce qu'on est profondément humain, parce qu'on veut ce qu'il y a de mieux pour ses patients : quel pénible sentiment de tristesse que celui de constater qu'on ne peut y parvenir malgré toute la meilleure volonté du monde...
Comme si cela ne suffisait pas, on n'accorde aucune valorisation à ces professions. Pire : c'est sur elles que l'on tire à boulets rouges quand survient un incident ou un accident. Le "petit personnel" est le fusible qui saute alors que la défaillance vient bel et bien du système hospitalier tel qu'il est actuellement. Et vu le projet de Mme Bachelot, il y a fort à parier que ça sera bien pire à l'avenir. Alors que, pour faire des économies, on en demande toujours plus aux infirmier(e)s et aux aides-soignant(e)s, qu'on les épuise physiquement et psychologiquement (postes de 12h, sous effectifs, pressions hierarchiques,...), est-il normal que seule leur responsabilité soit pointée du doigt quand survient un drame?
Quand un patient se sauve d'un hôpital psychiatrique, plutôt que de dire que les soignants n'ont pas fait leur travail, pourquoi ne pas dire clairement que les établissements existants ne sont pas adaptés (alors qu'on nous en promet depuis des années : problèmes de moyens ) ?
Quand un patient décède dans une ambulance au bord du périphérique parisien lors d'un énième transfert vers un hôpital faute de lits ouverts ailleurs, pourquoi ne pas remettre en question le fait de fermer des lits à certaines périodes faute de personnel ( manque de moyens )?
Quand une infirmière commet une erreur fatale, ne faudrait-il pas chercher à comprendre les raisons pour lesquelles ça s'est passé (conditions de travail et manque de moyens ...) plutôt que de dire qu'elle est incompétente?

Belle transition pour aborder le cas de mes semblables. Nous autres infirmiers avons, au fond, bien du courage d'exercer cette belle profession. Pourquoi je dis ça? Tout simplement parce que continuer à exercer avec des conditions de travail toujours plus pénibles et avec des responsabilités qu'on nous impose de plus en plus lourdes sans aucune réelle revalorisation de la profession (salariale ou en lien avec la reconnaissance du Diplôme d'Etat), ça relève presque de la dévotion!
Alors, Mme Bachelot promet des choses. Et comme à chaque fois qu'elle le fait, elle pond des conneries... Quand on demande une reconnaissance du Diplôme d'Etat à un équivalent bac+3, elle prend la demande à la lettre et décide d'une réforme de la formation qu'elle va inclure dans le cursus universitaire existant : License-Master-Doctorat. C'est sûr, à première vue, ça paraît alléchant ce bidule, mais faut creuser un chouillat avant de s'en satisfaire :
- On nous promet une hausse des salaire : des miettes... Ceux qui croient au miracle vont tomber de haut... Pas de cadeau avec ce gouvernement. Et ça soulève d'ailleurs un immense problème d'inégalité car seuls les professionnels diplômés après 1995 pourront prétendre à cette (hypothétique) hausse de salaires. Pour les autres, c'est le choix suivant : ou vous passez en catégorie A et vous devrez bosser plus longtemps ou vous pouvez partir à 55 ans mais vous restez en catégorie B.
- Les cours théoriques seront donnés par des universitaires et donc par des gens qui ne connaissent pas forcément la réalité du terrain. C'est d'autant plus alarmant que le fossé théorie-pratique est déjà incroyablement large et profond... ça ne fera que le creuser dangereusement.
- Les stages seront moins nombreux et plus longs. On se servira donc des stagiaires comme main d'oeuvre pas chère pour combler les sous-effectifs de professionnels dans les services. Par ailleurs, diminuer le nombre de stages, c'est diminuer la diversité des services fréquentés et donc la diversité de l'apprentissage des soins. A l'instar de la réforme des IUFM qui va mettre sur le terrain des professionnels n'ayant aucune expérience pratique digne de ce nom dans leur formation, la réforme de la formation infirmière va engendrer des professionnels qui auront certes un double diplôme universitaire et professionnel mais surtout dont l'expérience en terme de soins acquis sera très diminuée et potentiellement délétaire à une prise en charge optimale des patients. Bien sûr, je ne dit pas que les nouveaux diplômés seront des nuls, ce serait honteux de ma part. Je dis juste que la formation que j'ai suivie, de par son plus grand nombre de stage permettait l'acquisition d'un bagage pratique non négligeable et plus qu'appréciable et sécurisant.
- Qui dit intégrer une formation universitaire, dit obligatoirement être titulaire du baccalauréat. ça ferme la porte à tous les aide-soignant(e)s qui pouvaient prétendre à une promotion professionnelle auparavant mais qui, si il n'ont pas le bac, ne pourront plus intégrer la formation d'infirmier(e).
- On nous dit que cette inclusion de la formation dans le cursus universitaire est une nécessité pour pouvoir prétendre travailler en Europe, par respect pour le processus de Bologne = reconnaissance européenne des diplômes et grades de l'enseignement supérieur. Or, un Diplôme d'Etat d'Infirmier est un diplôme professionnel : rien n'empêche à un Infirmier Diplômé d'Etat d'exercer à l'étranger!!! Le DE dépend de la directive européenne 2005/36/CE relative à la reconnaissance des qualifications professionnelles. La mobilité est donc un faux pretexte.
Il apparaît donc que cette réforme est inutile à bien des égards. La formation infirmière est essentiellement basée sur la pratique et la réforme est sur ce point complétement inadaptée. Ce dont la profession infirmière a besoin, c'est d'une revalorisation des salaires en lien avec une reconnaissance accrue de la valeur du diplôme existant et d'une augmentation des moyens humains et matériels accordés à l'hôpital pour que nous puissions prétendre à prodiguer des soins de qualité et en toute sécurité.
Une dernière chose dont la profession n'a pas besoin : l'Ordre Infirmier créé l'an dernier. Il est :
- illégitime : 13,73% de votants (quel taux de participation représentatif!!!), scrutin électronique (super fiable...),... 90% des IDE ne seraient pas favorables à cet ordre.
- inutile : pas besoin de ça pour revaloriser la profession ni pour établir un code de déontologie (les compétences infirmières sont déjà légiférées par décret dans le code de la santé publique) ni pour être garant de l'indépendance de la profession (elle est déjà garantie par notre solidarité intraprofessionnelle).
- honteux : on nous impose de payer 75 euros cette année. Si nous ne nous acquittons pas de la somme, nous nous verrons privés du droit d'exercer notre profession. C'est ni plus ni moins que du racket. Nous sommes déjà titulaires d'un Diplôme d'Etat qui nous autorise à lui seul à exercer. Le mot d'ordre est de ne pas payer, on verra si il peuvent interdire la grande majorité des infirmier de travailler...on n'est déjà pas assez nombreux...
- déplacé : déjà qu'on fait des économies sur notre dos, qu'on n'a pas des salaires extraordianaires, voilà qu'on devrait permettre à l'ordre infirmier de bénéficier d'un beau budget de 36 millions d'euros. Et pourquoi? pour 800m² de bureaux à Paris où travailleront 12 secrétaires dont nous paierons donc les salaires tout comme ceux des planqués qui travailleront pour l'ordre, à Paris et dans chaque région. Pour leur payer leurs restos, buffets, banquets, hôtels, déplacements pour leurs congrès et réunions... Non merci.
- dangereux : par son rôle d'instance disciplinaire et punitif, il met une nouvelle épée de Damocles au dessus de chacun d'entre nous. Déjà accablés par le poids des responsabilités qu'on nous fait porter, nous n'avons pas besoin de cette pression supplémentaire dans la pratique quotidienne de notre profession, déjà fort souvent pénible.
Voilà, j'ai fini... Félicitations aux courageux qui auront réussi à lire tout ça. Va falloir que les gens qui veulent devenir infirmiers soient, eux aussi, sacrément courageux et motivés parce que quand on voit comment ça tourne, ça donne pas tellement envie de rejoindre nos rangs. Mais c'est un beau métier, on a besoin de nous quand même et je suis sûr que si on fait valoir nos droits, on arrivera à quelque chose!!!
Allez, je vous laisse reposer vos yeux. Je vous autorise même, sans prescription médicale, à prendre 500mg de paracetamol si les maux de tête commencent à apparaître après une si longue lecture!!
A tantôt.